Mise en abyme – La Vache qui rit

Comme tout le monde, il m’arrive de rêver que je rêve. Et lorsque je fais ce rêve de rêve, il n’est pas rare que je rêve. Pas de n’importe quoi, non : je rêve de rêves. La dernière fois, tout en bout de liste, j’ai rêvé que j’étais une vache. Bizarre, me direz-vous, rêver qu’on est une vache. Moi, je ne vois pas où est le problème, d’autant qu’on sait depuis longtemps que nous sommes tous un peu bisexuels. J’aurais pu rêver que j’étais un taureau, c’est vrai, mais ça n’aurait rien eu à voir. Il faut dire que je n’étais pas n’importe quelle vache, car non seulement j’étais une vache plaisante et enjouée, mais je riais. Je riais sans discontinuer. Tant est si bien que, dans le troupeau, les autres m’avaient appelé la Vache qui rit
Revenons à nos moutons. J’étais une vache qui rit, en fait La Vache qui Rit. Sociale, je ne ratais pas une occasion pour faire une petite sortie et je m’étais rendu au Grand Café, Place d’Allier, à Moulins (dans le département de l’Allier, 03) qu’on m’avait recommandé, pas seulement pour les rencontres qu’on y fait, l’accueil chaleureusement convenu et l’honnête restauration locale, mais aussi pour sa superbe ambiance art déco. Sans doute un des plus beaux cafés de par chez nous, m’avait-on assuré.
Installée sur une banquette en cuir de bovin pleine fleur, qui aurait mérité d’être quelque peu restaurée, le garçon qui m’apportait un verre de lait (que je n’avais d’ailleurs pas commandé, mais sans doute ignorait-il que les vaches ne boivent pas de lait) m’avait félicité pour mes jolies boucles d’oreille. J’en avais d’ailleurs rougi, je dois l’avouer.

—  Ah oui ? Vous les aimez ?
— Ben… il y a pis. En tout cas, elles vous vont à ravir. Voyez par vous-même.

Il avait désigné un des nombreux miroirs qui se faisaient face. J’y avais plongé les yeux, en en profitant au passage pour battre délicatement de mes très jolis et longs cils, démonstration qui me valait habituellement un certain succès, et j’avais vu. Effectivement, mes boucles me seyaient, mais, horreur ! je n’étais pas la seule à en porter : une ribambelle d’autres vaches avaient exactement les mêmes, et quoique certaines fussent particulièrement et ridiculement petites, j’étais dépitée et vexée.

«Eh bien, merci ! Vous vous fichez de moi ou quoi ?» avais-je dit au serveur.
«Mais pas du tout, mademoiselle» avait-il rétorqué avant de m’expliquer le phénomène que je découvrais pour la première fois.
«Ce ne sont que les miroirs qui se répondent. Ils sont l’un en face de l’autre, et les images qu’on y voit sont à l’infini : dans le miroir 1 on voit le miroir 2, mais dans l’image de ce miroir 1 on voit aussi le miroir 2 qui se reflète lui-même avec l’image du miroir 1 qui reflète le miroir 2, etc. C’est ce qu’on appelle une « mise en abyme ». Et à ce propos, laissez-moi vous dire que l’Abyme, ça va très bien avec le fromage.»

J’avais compris. M’étant alors à nouveau regardée dans les miroirs, j’avais découvert qu’en guise du simple phénomène de « mise en abyme », somme toute pas très exceptionnel, j’avais affaire à une « bi-mise en abyme ». M’adressant au garçon de café, à mon tour je lui avais expliqué :

«Le dessin sur mes boucles d’oreilles me représente en train de porter mes boucles d’oreilles, qui me représentent en train de porter mes boucles d’oreilles, etc. Première mise en abyme. Mais toutes ces représentations sont en quelque sorte “doublées” par ma présence entre les deux miroirs. Vous me suivez ?»
«Ben ça va peut-être un peu loin pour moi…» m’avait-il répondu avant de me servir un grand verre de blanc de Savoie. Le plateau de fromage, vous imaginez que j’avais décliné. En avaler ne serait-ce qu’une bouchée aurait fait de moi une anthropophage ou pas loin.

L’heure de la traite avançant, je remerciai le garçon pour ce phénomène de mise en abyme que j’avais expérimenté de visu, puis quittai Moulins et son Grand Café de la Place d’Allier, me promettant d’y revenir avec une copine, histoire de lui en mettre plein les yeux avec ces jeux de miroirs.
Hélas ! une mammite me cloua à la litière. Je m’étais mis à faire de l’anorexie, puis à déprimer, raison pour laquelle on m’installa la télévision. Mais double hélas ! un reportage télé à Lons-le Saunier me fit descendre si bas qu’on ne tarda pas à m’abattre pour le compte d’un équarrisseur de Bayet, quelque part entre Saint-Pourçain et Broût-Vernet. Sur l’écran, une autre vache (une authentique vache et non pas une image de vache) portait très exactement les mêmes boucles d’oreilles que les miennes. Mais nuance insupportable, elle avait servi de modèle pour de la publicité.

Revenu à la réalité, j’ai décidé de ne plus jamais me retrouver dans la peau d’une vache. Du moins en rêve.
J’aurais aussi dû me promettre de ne jamais accepter de me prêter à l’habillage d’un canapé.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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